D'un visage à l'autre : Adam (Giampietrino) et Thaddée (N3)
Après avoir établi la proximité entre la Tête du Christ de Venise et la figure de Thaddée dans La Cène, il est intéressant d’observer comment ce même type de visage a pu circuler au sein de l’atelier de Léonard et de ses disciples. Certaines œuvres contemporaines en témoignent en effet de manière particulièrement frappante.
Le tableau Adam et Ève au jardin d’Éden, attribué à Giampietrino, illustre de façon saisissante cette continuité. A cet égard, on notera l’existence d’un carton de Léonard, dont il ne reste aucune trace représentant Adam et Ève dans une prairie « parsemée d’un nombre infini de fleurs », mentionné à la fois par Vasari et par l’Anonimo Gaddiano, et cité par Kenneth Clark dans son ouvrage Léonard de Vinci (1939) (1). Le carton d’ Adam et Ève aurait ainsi pu constituer une référence visuelle pour d’autres artistes de son cercle, comme Giampietrino.
L’analyse de la tête d’Adam révèle une structure très proche de celle des Christ Portant la Croix de Giampietrino. Ces peintures sont elles-mêmes dérivées (2) (3) du Dessin de la Tête du Christ de Venise.
La superposition des contours montre une correspondance précise dans l’architecture du visage, la chevelure et plusieurs détails anatomiques.
1. Kenneth Clark (1939), Léonard de Vinci, Livre de Poche (Edition anglaise, Cambridge University Press), p253 : « Vasari’ et l’Anonimo Gaddiano font étant d’un carton représentant Adam et Eve dans une prairie parsemée d’un nombre infini de fleurs ».
2. The National Londres : ‘Une étude à la pointe de métal du ‘Christ portant sa croix’ par Léonard, maintenant à Venise, est clairement la source de la composition de Giampietrino de la National Gallery’. (Keith, L. Roy, A. ‘Giampietrino, Boltraffio, and the Influence of Leonardo’. National Gallery Technical Bulletin Vol. 17, pp 4–19.)
(3) : Pietro C. Marani : Extrait de la Notice de Pietro Marani de 1998 (Catalogue Général des Beni Culturali’, 08.24 – Italie) sur la version de la Galleria Sabauda de Turin : ‘L’œuvre est encore aujourd’hui considérée comme un autographe de Giampietrino {…} à la suite du modèle réalisé par Léonard et aujourd’hui visible dans le dessin conservé aux Galeries de l’Académie de Venise, qui a probablement conduit à un tableau (perdu) de grand succès du maître…’.
Une comparaison précise montre que pour réaliser la tête d’Adam, Giampietrino aurait opéré une inversion du modèle initial, adaptant légèrement l’orientation et certains détails anatomiques. Ce procédé s’inscrit dans une pratique courante à la Renaissance, qui consistait à modifier et réemployer des figures existantes en les adaptant à de nouvelles compositions.
Le report des principales lignes rouges issues de la version inversée de Budapest, superposées à celles de la figure de Thaddée, révèle une coïncidence morphologique presque parfaite.
Un article publié dans la Gazette Drouot en avril 2019 confirme d’ailleurs cette filiation visuelle. Il souligne que le modèle utilisé pour Adam dans cette peinture, apparaît également dans La Cène, ce qui corrobore l’hypothèse d’une diffusion plus large du type créé par Léonard à travers ses disciples et suiveurs.
Le Dessin de la Tête du Christ de Venise aurait donc inspiré le visage de Thaddée dans La Cène. Mais il a joué un rôle important dans l’atelier de Léonard, où il a servi de modèle pour plusieurs figures, notamment chez Giampietrino (1). Les similitudes entre Adam, les Christs Portant la Croix et Thaddée montrent une continuité de style inspirée de Léonard, tout en intégrant des variantes propres à ses disciples.
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1. Voir S. Kourtchevsky, Léonard de Vinci et le Christ Portant la Croix,
Témoignage d’un expert : lien formel entre la Cène et Adam (Giampietrino) (N3)
Pour conforter les rapprochements stylistiques établis, il est essentiel de s’appuyer sur des regards extérieurs et indépendants. Certaines expertises récentes viennent ainsi renforcer le lien établi dans notre étude, entre Thaddée et Adam (Giampietrino).
Lors de la présentation du tableau Adam et Ève attribué à Giampietrino, La Gazette Drouot (France) (1) publia en avril 2019 une remarque (2) particulièrement significative. Elle soulignait que « ce panneau représentant Adam et Ève attribué à l’artiste est inspiré pour les visages d’œuvres de Léonard, en particulier pour l’Homme, dont le modèle se retrouve dans La Cène, ainsi que l’a analysé le cabinet Turquin (3) ». Ce constat, appuyé par l’un des principaux cabinets d’expertise en peinture ancienne, confirme l’existence d’une filiation directe entre le visage d’Adam et les figures créées par Léonard dans son chef-d’œuvre milanais.
Quelques années plus tard, en 2022, la maison Artcurial (4) mettait également en valeur l’influence profonde de Léonard dans cette œuvre. Elle insistait sur la poésie des regards, la sophistication des gestes, et la capacité de Giampietrino à s’approprier, sans les figer, les modèles hérités de l’atelier léonardien.
Cette circulation active des modèles a d’ailleurs été soulignée par Martin Kemp, dans sa biographie de Léonard publiée en 2003 (5) : « Aucun artiste n’a jamais inspiré plus de copies […]. Le travail sur des variations de thèmes préférés de Léonard semble être devenu une sorte d’industrie à Milan après son départ en 1513 […]. Les variantes qui semblent refléter les inventions de Léonard lui-même comprennent les thèmes […] du Christ Portant la Croix […] ».
Ces expertises indépendantes apportent un éclairage précieux à l’analyse comparative. Elles confirment non seulement la circulation des modèles, mais surtout l’idée que le visage d’Adam reprend les traits de Thaddée dans La Cène, sur la base du Dessin de Venise.
Ces résultats convergents permettent d’établir une synthèse claire, et d’ouvrir la voie aux conclusions de cette étude.
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(1) : La Gazette Drouot (anciennement La Gazette de l’hôtel Drouot) est une revue hebdomadaire française créée en 1891 et consacrée aux ventes aux enchères publiques et au marché de l’art.
(2) : Voir Annexe 3 pour l’extrait de La Gazette Drouot, avril 2019.
(3) : Cabinet Turquin : maison de vente aux enchères spécialisée dans l’expertise et l’estimation de tableaux anciens (Paris) – https://www.turquin.fr/fr
(4) : Artcurial : Maison de vente aux enchères d’art (Paris) – https://www.artcurial.com
(5) : Oxfordartonline – https://www.oxfordartonline.com’’