Analyse technique : matériaux, structure et processus d'exécution (N3)

L’examen technique du Christ Portant la Croix constitue l’un des volets les plus complets et les plus déterminants de l’étude.

Il rassemble les résultats des analyses scientifiques réalisées sur le panneau : stratigraphie, pigments, spolvero, repentirs, imageries RX/IR/UV, fluorescence X et observations radiographiques.

Ce travail met en évidence des caractéristiques rarement réunies dans une même œuvre et offre un éclairage essentiel sur :

– la construction picturale,

– l’intention de l’artiste,

– les rapports entre Le Tableau et les modèles de Giampietrino,

– l’originalité de certaines solutions techniques.

Le Tableau - Carte des prélèvements

Cartographie des  prélèvements effectués en 1991, 2011 et 2022.

1. Stratigraphie, repeints anciens et caractéristiques matérielles

Les prélèvements et analyses pigmentaires montrent une structure conforme aux pratiques de la Renaissance italienne, comprenant :

une couche préparatoire de gesso

une couche d’impression traditionnelle,

– l’usage de pigments compatibles avec une datation comprise entre la fin du XVe et le XVIe siècle.

La présence de nombreux repeints anciens — certains probablement du XVIe siècle — témoigne d’une longue histoire matérielle.

Ces repeints, largement intégrés à la couche picturale, rendent par endroits difficile la distinction entre les pigments d’origine et les couches restaurées.

Malgré ces interventions anciennes, l’étude met en évidence des éléments techniques suffisamment clairs pour reconnaître la manière de peindre de l’artiste d’origine.

Stratigraphie & repeints

– Blanc de plomb
– Repeints anciens (prob. XVIe)
– Structure conforme Renaissance

Sfumato

– Transitions fines
– Modelé incompatible avec Giampietrino
– Exécution plus complexe

2. Sfumato et qualité picturale

Le traitement des transitions lumière/ombre, est particulièrement visible :

– sur le visage du personnage ;
– sur le ventre du Christ

Dans le Tableau, les passages entre lumière et ombre, surtout sur le visage du personnage et sur le ventre du Christ, sont très subtils : les contours s’adoucissent progressivement, avec un effet de sfumato. Ce rendu ne correspond pas aux habitudes de Giampietrino.

Chez Giampietrino, le modelé est généralement plus direct, avec des transitions plus nettes et un aspect plus uniforme. Ici, la lumière est plus nuancée et plus construite, avec une sophistication que l’on ne retrouve pas dans ses versions, souvent plus raides.

3. Dessin préparatoire : spolvero, transfert carbone et repentirs

Les imageries infrarouges révèlent :

Le Christ

– reporté au spolvero, au moins pour la tête et la main,

– correspondant à un carton (celui utilisé aussi par Giampietrino),

– présentant plusieurs repentirs : chevelure, nez, corrections dans la main droite, 

Ces repentirs indiquent une intervention créative, incompatible avec une copie stricte.

Le personnage de droite

– absence de spolvero,

– présence de traces de transfert carbone,

– dessin préparatoire plus libre,

– insertion probalement effectuée lors de la réalisation, et non prévue par le carton initial.

Cette dualité technique, spolvero pour le Christ, carbone pour le personnage, confirme un scénario de création très clair : un carton initial utilisé seulement pour le Christ, puis enrichi d’une figure nouvelle.

Dessin préparatoire

– Christ : spolvero
– Personnage : carbone
– Figure ajoutée à l’exécution

Radiographie

– Contrastes marqués
–  Masse structurée
–  ≠ radiographies de Giampietrino

4. Radiographie : contrastes marqués et structure interne

Les radiographies du Tableau montrent :

– des volumes internes très contrastés,

– une répartition irrégulière des masses,

– une structure plus dynamique que celle observée dans les versions de Giampietrino.

À l’inverse, les radiographies des œuvres de Londres et Budapest présentent des masses plus homogènes et plus ténues.

Ces contrastes renforcent l’idée que Le Tableau reflète une démarche picturale plus complexe, éloignée de l’approche plus linéaire de l’atelier milanais.

5. Construction géométrique : le “V parfait” sous le bras

Le « V parfait » visible sous le bras du Christ a été tracé par nos soins, à partir de l’approche et des observations proposées par Jean-Pierre Crettez (géométrie picturale).

Selon cette analyse :

– l’angle formé par le bras s’organise comme un V particulièrement régulier ;
– plusieurs lignes directrices s’inscrivent dans un schéma de construction cohérent ;
– l’ensemble est compatible avec une mise en place au moyen d’un poncif / carton ;
– et ce mode de construction présente, d’après Crettez, des proximités avec certains procédés relevés sur des œuvres majeures, dont la Joconde.

Cet élément ne permet pas, à lui seul, d’établir une attribution. En revanche, il souligne un niveau de préméditation géométrique rarement observé dans des productions milanaises plus ordinaires.

Géométrie (Crettez)

– V parfait du bras
– Construction harmonique
– Ponçage comparable à celui de la Joconde

6. Synthèse technique

L’ensemble des données techniques conduit à trois conclusions majeures :

1. Le Tableau n’est pas une copie d’une version de Giampietrino : repentirs, procédures préparatoires, sfumato, contrastes RX, structure interne, construction géométrique.

2. Il dérive d’un carton commun, utilisé pour les Christs de Giampietrino, mais s’en détache par son procédé d’exécution.

3. Il présente un niveau de complexité supérieur à celui des œuvres d’atelier attribuées au milieu milanais du début du XVIe siècle.