Thaddée (La Cène) et le Dessin de Venise (N2)
L’objectif n’est pas de proposer une nouvelle interprétation iconographique de La Cène, ni de discuter de façon générale l’état de la fresque, mais de vérifier jusqu’à quel point le Dessin de Venise peut avoir servi de référence à Léonard pour concevoir le portrait de Thaddée. Cette page traite donc explicitement de la comparaison entre la figure de Thaddée et le Dessin de Venise, à partir d’un protocole d’analyse morphologique. Pour cela, le chapitre s’appuie sur la fresque elle-même, mais surtout sur plusieurs copies anciennes de qualité, qui restituent mieux certains détails aujourd’hui estompés.
Cette analyse reste limitée au rapport entre le Dessin de Venise et la figure de Thaddée. Elle ne traite pas du Tableau étudié par ailleurs et ne cherche pas à démontrer une filiation directe. Elle vise plutôt à montrer qu’un même schéma de tête, élaboré par Léonard, peut se retrouver décliné dans des contextes différents, ici, du Christ portant la croix vers un apôtre saisi dans le moment dramatique de l’annonce de la trahison.
L’étude complète sur Thaddée est disponible en format PDF :

La Cène - Léonard de Vinci
Fresque – Vers 1495-1497
1. La Cène de Léonard de Vinci
Réalisée entre 1495 et 1498 pour le réfectoire de Santa Maria delle Grazie à Milan, La Cène représente l’instant où le Christ annonce la trahison, déclenchant la réaction collective des apôtres. Léonard renouvelle profondément l’iconographie en organisant la scène en quatre groupes dynamiques autour d’un Christ central, calme et symétrique. L’œuvre, peinte sur mur sec selon une technique expérimentale, commence à se détériorer très tôt ; les témoignages de 1517 et 1642 confirment son altération rapide. Les restaurations successives, dont la dernière en 1999, ont révélé la faible proportion de matière originale conservée. Pour restituer la composition, les restaurateurs se sont appuyés sur des copies anciennes du début du XVIᵉ siècle, notamment celles de Giampietrino (Royal Academy) et de Tongerlo. En raison de cet état fragmentaire, aucune comparaison directe ne peut être établie entre la fresque actuelle et le Dessin de la Tête du Christ de Venise ; seules les copies offrent une base fiable pour l’analyse. Les documents préparatoires, bien que rares, témoignent de l’attention de Léonard au caractère psychologique des apôtres. Enfin, la typologie des poses, frontal, profil, trois-quarts, limite les rapprochements possibles : Thaddée, représenté de trois-quarts, figure parmi les rares candidats pertinents pour la comparaison morphologique.
2. Les sources traditionnelles : historiens et hypothèses
Les premiers rapprochements entre le Dessin de la Tête du Christ de Venise et La Cène apparaissent dès le début du XIXe siècle. Giuseppe Bossi remarque une parenté formelle entre la tête du Christ dessinée par Léonard et certains apôtres de la fresque, ouvrant la voie à l’idée d’un modèle commun. Par la suite, plusieurs historiens évoquent ponctuellement ce lien sans l’établir de manière démonstrative.
Carlo Pedretti note une analogie d’attitude avec l’apôtre Thomas mais ne propose pas de correspondance précise. Pietro C. Marani avance que le Dessin pourrait appartenir à une phase préparatoire de La Cène, en soulignant sa datation cohérente avec la période milanaise. Il situe la feuille dans un ensemble de recherches expressives menées par Léonard au moment où il conçoit la scène du réfectoire.
Carmen Bambach insiste sur l’intensité dramatique du Dessin et sur son rapport avec les préoccupations de Léonard autour de la mise en scène psychologique des apôtres. Elle souligne toutefois la différence de techniques préparatoires entre les études connues pour la fresque et le Dessin, ce qui limite l’hypothèse d’un rôle strictement fonctionnel. Les restaurations modernes de La Cène, notamment celles qui ont mobilisé les copies anciennes, ont renforcé l’usage de sources externes pour approcher la physionomie originale des apôtres, dont Thaddée.


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3. La figure de Thaddée dans La Cène
Dans la fresque, Thaddée occupe la position centrale, entre Matthieu et Simon, dans le groupe de trois apôtres à droite de la fresque. Sa posture se distingue par une rotation du buste et de la tête, orientée vers Simon à l’extrême droite, avec un mouvement qui évoque un léger recul. .
L’attitude de Thaddée est définie par deux gestes : une main ouverte, tournée vers l’extérieur, et une main posée sur la table, les doigts légèrement écartés. Ces gestes expriment un mélange d’étonnement et de retenue, en cohérence avec la réaction du groupe au moment où Jésus annonce la trahison.
Le traitement du visage de Thaddée, dans la fresque comme dans les copies anciennes, présente des traits récurrents : front dégagé, arc sourcilier prononcé, ligne nasale nette, sillon naso-génien marqué. L’ombre portée sous la pommette structure le modelé. Ces éléments, suffisamment typés pour permettre une comparaison, constituent la base de l’analyse qui suivra avec le Dessin de la Tête du Christ de Venise.

Thaddée (La Cène)
4. Trois copies fidèles de la Cène, contemporaines de Léonard
Thaddée, La Cène de Léonard et copies : l’état actuel de La Cène ne permet plus d’utiliser la fresque comme source unique pour une comparaison morphologique. Les copies anciennes, réalisées avant les altérations successives, offrent une restitution plus fiable des traits de Thaddée.
Trois copies de la Cène : trois copies se distinguent par leur précision : la version de Giampietrino ou Boltraffio (Royal Academy de Londres), celle de Marco d’Oggiono (Écouen – France), et la copie de Tongerlo. Elles forment ainsi un ensemble cohérent pour une analyse croisée.

Giampietrino (Londres)

Marco d'Ogionno (Ecouen France)

Abbaye Tongerlo (Belgique)
5. Etude comparative : quel portrait de Thaddée retenir ?

Léonard de Vinci

Giampietrino

Marco d'Oggiono

Abbaye Tongerlo (Belgique)
6. Etude comparative : un protocole d’alignement des portraits
Pour comparer ces portraits entre eux et avec le Dessin de la Tête du Christ de Venise, un protocole d’alignement a été établi. Il repose sur deux repères : un segment vertical (A) du sommet du crâne à la lèvre inférieure pour la mise à l’échelle, et un point d’ancrage (B) au niveau du sillon naso-génien pour la superposition.
La Cène de Giampietrino présente quatre atouts majeurs : utilisée comme référence lors de la restauration de la fresque à la fin du XXe siècle, elle offre une qualité supérieure à celle de Tongerlo, reste proche du modèle original, et occupe une place reconnue dans les recherches sur l’histoire de La Cène.

Mise à l'échelle des portraits de Thaddée : La Cène de Léonard et trois copies
7. Etude comparative : Thaddée (Giampietrino) et le Dessin de Venise
La comparaison se limite à la tête (au-dessus du cou) et repose sur une superposition des lignes principales du Dessin de Venise avec le portrait de Thaddée chez Giampietrino, présenté en orientation miroir (portrait inversé) pour permettre l’alignement. Cette mise en correspondance fait apparaître plusieurs concordances structurelles : inclinaison de la tête, ligne oblique du front à la pommette, et position de l’œil par rapport à l’arête nasale. Ces parallèles concernent des formes essentielles.

Report tracé Dessin sur Thaddée Giampietrino

Points morphologiques communs
Un relevé précis de dix-huit points morphologiques homologues a été effectué sur les deux figures, afin de valider de manière méthodique les correspondances observées
Certaines divergences demeurent nettes. Le Christ du Dessin exprime une souffrance accentuée (torsion du cou, couronne d’épines, bouche entrouverte). Thaddée, au contraire, traduit l’incrédulité ou le retrait, dans un autre registre émotionnel. Ces écarts n’annulent pas les ressemblances morphologiques : un même type de portrait a pu être adapté à des rôles distincts.
Enfin, une remarque d’Eugène Müntz (1) mérite d’être relevée : dans la fresque, seuls le Christ et saint-Jean sont représentés de face, tandis que huit apôtres sont vus de profil et trois de trois quarts. Ce détail est déterminant dans le cadre de notre étude. Puisque le Dessin de Venise représente un visage de trois-quarts, la figure de Thaddée, placée à l’extrémité droite de la composition, est l’une des rares à répondre à ce critère, ce qui justifie un examen comparatif.
8. Le lien morphologique : Adam –Thaddée
Après avoir établi la proximité entre la Tête du Christ de Venise et la figure de Thaddée dans La Cène, il est intéressant d’observer comment ce même type de visage a pu circuler au sein de l’atelier de Léonard et de ses disciples. Certaines œuvres contemporaines en témoignent en effet de manière particulièrement frappante. Le tableau Adam et Ève au jardin d’Éden, attribué à Giampietrino, illustre de façon saisissante cette continuité.
Une étude publiée par la Gazette Drouot souligne explicitement la proximité entre l’Adam de Giampietrino et les versions du Christ ou des apôtres influencées par Léonard.

Giampietrino : Thaddée et Adam
L’analyse de la tête d’Adam révèle une structure très proche de celle des Christ Portant la Croix de Giampietrino. Ces peintures sont elles-mêmes dérivées du Dessin de la Tête du Christ de Venise. La superposition des contours montre une correspondance précise dans l’architecture du visage, la chevelure et plusieurs détails anatomiques.

Adam et Eve (Giampietrino)

Une même architecture du visage
9. Synthèse de l’étude de Thaddée et du Dessin de Venise
L’étude croisée du Dessin de la Tête du Christ de Venise, des copies anciennes de La Cène et des œuvres du cercle milanais montre que Thaddée est la seule figure de la fresque présentant une convergence structurelle avec le Dessin. Celle-ci repose sur des éléments morphologiques clés : inclinaison de la tête, construction du modelé et organisation des volumes.
Les copies anciennes (Écouen, Londres, Tongerlo) confirment la stabilité du type facial de Thaddée, indépendamment des altérations de la fresque. Leur cohérence, renforcée par les méthodes d’alignement, permet d’isoler des formes susceptibles de dériver d’un prototype léonardien commun, plutôt que d’une simple variation d’atelier.
Ces similitudes n’impliquent pas un lien direct entre le Dessin et Thaddée, mais s’inscrivent dans une logique de réutilisation, par Léonard, d’un schéma morphologique adapté à des contextes narratifs distincts. Thaddée apparaît ainsi comme une variation contrôlée d’un type expressif élaboré autour du Christ du Dessin.