Iconographie : convergences et modèles comparés
L’étude iconographique est l’un des aspects les plus parlants de l’analyse du Tableau.
Elle consiste à comparer l’image du Christ, ses formes, son style et la manière de raconter la scène avec d’autres œuvres réalisées à Milan et à Venise au début du XVIᵉ siècle.
Ces comparaisons ne visent pas à attribuer l’œuvre à un artiste précis, mais à replacer le Tableau dans l’ensemble des modèles qui circulaient alors autour de Léonard de Vinci et de son entourage.
Cet ensemble de références aide à mieux comprendre ce que l’artiste a voulu exprimer, les influences dont il s’est inspiré, et ce qui rend le Tableau véritablement singulier dans son contexte historique.
1. Les trois Christ Portant la Croix de Giampietrino
Trois versions attribuées à Giampietrino, conservées à Londres, Budapest et Turin, sont parfaitement cohérentes entre elles (La figure ci-contre comprend le Tableau, sans personnage de droite) :
– mêmes dimensions,
– mêmes tracés révélés par les imageries,
– superposition quasi parfaite des formes et des proportions.
Ces œuvres dérivent clairement d’un carton unique, et leur comparaison avec Le Tableau conduit à deux constats majeurs :
– Le Christ du Tableau partage la même structure générale.
– Les trois versions de Giampietrino ne comportent pas de personnage à droite.
Ces données illustrent que Le Tableau s’inscrit dans la tradition milanaise, mais avec un écart significatif : l’adjonction d’un personnage nouveau, absent des modèles connus.

Le Tableau et trois versions de Giampietrino identiques
– Trois peintures identiques au Tableau
– Carton commun ?
– Position du Christ quasi identique au Tableau

Le Rapt de Prosepine (Giampietrino)
– Proximité avec personnage de droite
– Analogies entre le visage de Pluton et le Christ
– Un modèle commun ?
2. Le Rapt de Proserpine : un rapprochement morphologique fort
L’un des rapprochements les plus frappants concerne le Rapt de Proserpine, attribué à l’atelier de Giampietrino.
Plusieurs points se révèlent particulièrement pertinents :
– le visage de Proserpine présente une similitude remarquable avec le personnage de droite du Tableau ;
– le visage de Pluton offre de nombreuses analogies avec celui du Christ du Tableau (position du sourcil, sillon nasogénien, structure du menton, plis du cou) ;
– dans certains montages comparatifs, les formes se superposent presque exactement.
Ces coïncidences suggèrent une référence à un même modèle commun, ou une connaissance intime d’une source iconographique proche de celle utilisée pour Le Tableau.
3. Adam et Ève attribué à Giampietrino : la barbe bifide
Le portrait d’Adam dans l’Adam et Ève attribué à Giampietrino révèle :
– une barbe bifide identique à celle du Christ du Tableau,
– un modelé du visage proche,
– des proportions compatibles avec celles du Dessin de Venise.
La ressemblance avec le Christ du Tableau est plus forte que celle observée entre ce même Adam et les Christs Portant la Croix peints par Giampietrino.
Ce point alimente l’idée d’une proximité stylistique directe avec Le Tableau plutôt qu’avec les variantes connues du peintre milanais.

Adam et Eve (Giampietrino)
– Un modelé du visage d’Adam proche Christ
– Barbe bifide proche du Christ du Tableau
– Lien entre Adam et Thaddée (La Cène – Léonard) ?

Ecce Homo attribué à Salaino (Salai)
– Salaino ou Salai compagon de Léonard
– Inscription Salaino visible au dos du Tableau
– Couronne identique à celle du Tableau
4. L’Ecce Homo attribué à Salai/Salaino : une couronne identique
Le rapprochement avec l’Ecce Homo attribué à Salai/Salaino (Cassago Brianza) est particulièrement significatif. Salai, compagnon et proche collaborateur de Léonard de Vinci, évoluait dans un milieu où les modèles léonardiens circulaient activement entre les membres de l’atelier.
Les analyses iconographiques révèlent plusieurs concordances précises :
– une couronne d’épines à deux branches identique à celle du Tableau ;
– une organisation comparable des gouttes de sang ;
– un nimbe analogue à celui visible dans l’état ancien du Tableau.
Il convient de rappeler que Giampietrino est également l’auteur de plusieurs Ecce Homo quasi identiques à celui attribué à Salai, suggérant l’usage d’un modèle commun issu du cercle de Léonard de Vinci. Ces correspondances renforcent l’idée que Le Tableau s’inscrit dans un environnement léonardien cohérent, fondé sur la diffusion de prototypes partagés.
5. Portrait d’un jeune homme – Galerie des Offices : un lien direct ?
Un rapprochement inattendu et majeur apparaît avec le dessin du Portrait d’un jeune homme, conservé aux Offices, parfois associé à l’entourage de Léonard.
Le dessin présente :
– une frise textile identique sur le col du personnage de droite ;
– un modelé compatible avec les techniques léonardiennes.
Ce lien potentiel avec un dessin attribué à Léonard est l’un des points les plus significatifs de toute l’analyse iconographique.

Portrait d'un Jeune Homme - Offices - Collection Léonard de Vinci
– Dessin attribué à Léonard de Vinci ou suiveur
– Frise textile identique personnage droite
– Point significatif de l’analyse icinographique
6. Synthèse iconographique
Les comparaisons avec les autres œuvres étudiées révèlent l’existence d’un ensemble cohérent de modèles partagés :
– la figure du Christ semble dériver d’un prototype probablement lié à Léonard de Vinci ;
– le Dessin de Venise a été largement repris dans le milieu milanais, notamment par Giampietrino et son atelier ;
– les mêmes modèles ont servi de base à plusieurs œuvres, comme Proserpine, Adam ou différents Ecce Homo ;
– le Tableau se distingue toutefois par l’ajout d’un personnage inédit, absent des autres versions et exécuté selon une technique différente.
Ainsi, l’iconographie du Tableau peut être comprise comme un lien entre des modèles diffusés dans l’entourage de Léonard de Vinci et une interprétation plus personnelle, qui semble s’appuyer de manière plus directe sur le Dessin de Venise.